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Dossiers électroniques des patients et bases de données

Les dossiers électroniques des patients (DEP) et les bases de données ne sont pas des concepts nouveaux pour les personnes hémophiles. En règle générale, les dossiers électroniques des patients sont créés dès que le diagnostic des patients est posé par des médecins experts en hémophilie ou des hématologistes s’intéressant particulièrement à cette spécialité, ou dès qu’une nouvelle société de l’hémophilie est fondée. Au début, ces dossiers ne comportent que les éléments les plus essentiels (p. ex. le nom, la date de naissance et le lieu) et peuvent inclure un numéro d’identification de patients si les données sont collectées en milieu hospitalier.

Les premières données n’ont tendance qu’à prendre en compte l’essentiel des faits sans renseigner nécessairement sur le type ou le sous-type du trouble de coagulation à cause de l’incapacité de poser un diagnostic. Les informations saisies augmentent au fur et à mesure des soins hémophiliques, des tests en laboratoire et de l’administration du traitement et font alors état du type et sous-type du trouble de coagulation, des comorbidités, des antécédents et liens familiaux, des relevés des saignements, de la fréquence des consultations à l’hôpital, des antécédents d’inhibiteurs, de l’usage des produits et du type de traitement.

On entend si souvent qu’il faut des fonds et des ressources considérables pour mettre en place les DEP. En réalité, au tout début de la mise en place de certains registres, les coûts de départ sont quasiment nuls, car les DEP sont créés par une personne de l’hôpital ou de l’organisation hémophilique à l’aide des programmes informatiques les plus basiques et les plus facilement accessibles (p. ex. Microsoft Excel). Toutefois, ce processus présente plusieurs inconvénients : ces fichiers résident souvent dans un seul endroit, ils ne sont mis à jour que de manière ponctuelle et les autres personnes qui se trouvent à différents endroits n’en ont pas accès, ce qui mène au doublon des dossiers de patients et des tests en laboratoire et à l’inexactitude des informations de traitement. Pour que de multiples utilisateurs puissent consulter les DEP, l’investissement doit être plus grand même si l’utilisation de programmes de partage de fichiers sur Internet peut faciliter ce processus. Toutefois, nous entrons à présent dans l’ère de la protection des données et de la vie privée. Il faut donc s’assurer que les informations médicales d’une personne sont conservées dans le respect des lois acceptées sur la protection de la vie privée, ce qui rend le processus plus coûteux. Néanmoins, cet effort doit être considéré comme un investissement pour l’évolution future des soins hémophiliques et le suivi du traitement et de ses résultats.

Au sein d’une organisation de patients (ONM), un registre est essentiel à sa survie et son évolution. Il est utile à bien des égards, pour les éléments les plus basiques comme trouver un numéro de téléphone, ou pour localiser stratégiquement les réunions de patients ou cibler le traitement et les services. Il constitue la meilleure ressource de l’organisation de patients. Dans certains pays, il s’agit du principal registre, qui est mis à jour par des bénévoles dévoués ou des membres du personnel. Il est avantageux, car il permet un accès rapide aux informations spécifiques sur les personnes pour lesquelles les ONM plaident la cause. Même si dans certains pays, les registres des ONM sont plus précis que certains registres hospitaliers, ils ont l’inconvénient de ne pas être connectés aux données des hôpitaux. Par conséquent, les registres des ONM ne refléteront jamais fidèlement les séjours des patients à l’hôpital, les journaux de traitement, les dossiers de physiothérapie, les procédures chirurgicales et d’autres données indispensables au traitement à vie de l’hémophilie. Toutefois, même si un registre national collecte tout élément d’information possible, l’ONM doit, dans l’idéal, tenir son propre registre. À défaut de données à l’appui, les organisations de patients se bornent à se battre avec des arguments qui ne sont qu’émotifs et qui ne sont pas suffisants aux yeux de la plupart des gouvernements.

La plupart des registres locaux se présentent sous la forme de registres d’hôpitaux ou de compagnies d’assurance, et présentent les mêmes avantages et inconvénients. Les registres locaux collectent généralement des informations sur les patients avec une précision raisonnable. Ils sont liés aux antécédents médicaux des patients et contiennent des rapports issus de multiples disciplines. Ils peuvent être utilisés afin de déterminer le niveau de prescription du traitement, l’impact du traitement et les éventuels effets secondaires, tels que les inhibiteurs. Les registres locaux peuvent également servir à déterminer les tendances annuelles, comme le nombre de nouveaux patients, le taux approximatif des saignements et la quantité de produits achetés. Adopter cette approche comporte plusieurs inconvénients. En effet, les personnes changent d’hôpitaux et de compagnies d’assurance, ce qui mène souvent à des problèmes de doublons au sein du système. De même, il n’existe aucune méthode uniforme de collecte de données, ce qui engendre des renseignements inexacts et des prévisions imprécises en matière de planification des services et des volumes de traitement de l’hémophilie. Les autres problèmes relatifs à cette approche sont qu’il sera impossible de connecter ces registres les uns aux autres à l’avenir et que la transparence des données collectées reste limitée.

Les registres nationaux des patients sont clairement plus avantageux pour les patients, les cliniciens et l’État. Nous sommes toujours dans l’attente de la version utopiste ; celle où les informations sur l’hémophilie et les autres données médicales seront connectées, mais quelques pays atteignent presque ce modèle. Au Royaume-Uni, le service de santé national, le National Health Service, attribue un identifiant unique de patient à tous les résidents, et l’intégralité du traitement médical est associée à cet identifiant. En parallèle, le registre de l’organisation britannique de l’hémophilie, l’United Kingdom Haemophilia Centre Doctor’s Organisation, permet aux cliniciens de consulter les antécédents des patients et de les comparer aux autres comorbidités médicales. Cette fonctionnalité deviendra de plus en plus utile à mesure que nous devrons gérer une communauté hémophilique vieillissante.

Dans le cas où les identifiants uniques des patients ne sont pas actuellement disponibles, certains pays ont mis en place des registres sur Internet que les cliniciens peuvent consulter de n’importe quel endroit, et ce, quels que soient les divers systèmes informatiques utilisés dans les services hospitaliers. Les systèmes sur Internet peuvent non seulement être accessibles par les employés des hôpitaux, mais également par les hématologistes exerçant dans un centre éloigné, voire par des infirmières au cours des consultations à domicile ou de quartiers. Le seul réel inconvénient est qu’il est difficile de consulter les autres éléments médicaux en dehors du milieu hospitalier.

Le registre sur les maladies rares, qui correspond au modèle sur le Web, est un modèle intéressant actuellement utilisé en France. La principale différence par rapport à un registre de l’hémophilie est qu’il prend en compte une population de patients plus large qui suit un traitement pour un grand éventail de maladies. Les registres sur les maladies rares nécessitent souvent une approche de collaboration étroite entre les disciplines et doivent bénéficier d’un financement gouvernemental ou régional spécifique. C’est un modèle très efficace, mais il convient de noter qu’avec une variété de maladies prises en compte, les données de l’hémophilie ne peuvent pas atteindre le niveau de précision requis.

Qui financera ces registres ? Les gouvernements, les hôpitaux, les fonds d’assurance ou les laboratoires pharmaceutiques ? La réponse est évidente, ce sera les gouvernements. Même dans la plupart des pays développés, les patients ne peuvent pas se permettre de prendre financièrement en charge leur traitement hémophilique et les gouvernements paient en fin de compte les traitements et les services. Contrairement à de nombreuses maladies où le coût du traitement correspond de 50 à 60 % au total des coûts (traitement + services), le coût du traitement hémophilique avoisine les 90 %. Ainsi, les pays qui ne disposent pas de registres prennent en fait en charge les traitements sans obtenir de retour sur son efficacité réelle.

Les fonds des hôpitaux ou des assurances pourront apporter un soutien financier, mais ces institutions peuvent avoir d’autres priorités lorsqu’il s’agit de collecter des données de manière uniforme. Le financement des laboratoires pharmaceutiques est également possible, mais il est important que le registre ne soit pas basé sur des produits individuels. Aux Pays-Bas, un registre national de patients financé à parts égales par le gouvernement et tous les laboratoires pharmaceutiques qui fournissent au pays les produits destinés aux troubles de coagulation a été mis en place.

Quelles sont les perspectives d’avenir pour les DEP ? Cela dépend fortement de l’organisation totale des soins hémophiliques, que ce soit de la décision d’acheter le traitement ou son administration aux patients. Les payeurs et les évaluateurs ont du mal avec les données issues des DEP car les informations sont très statistiques. Le futur idéal des DEP en matière d’hémophilie doit être plus dynamique. Nous voyons apparaître des DEP actifs au Royaume-Uni, en Australie, en Irlande, aux États-Unis, en Allemagne et au Canada. Il est fini le temps où les patients devaient remplir de mémoire des fiches de traitement. Au contraire, les patients utilisent des applications pour saisir des données sur les saignements, l’utilisation des produits, la fréquence et les douleurs ressenties au cours du traitement, ou aux alentours de cette période. Non seulement ce processus est plus précis, mais cela évite les discussions vagues au cours des rendez-vous cliniques.

Un patient m’a décrit son dernier rendez-vous médical : « Je bénéficiais d’un traitement ponctuel et je me croyais en bonne santé, mais j’ai été surpris d’apprendre que j’avais fait sept hémorragies au cours des six derniers mois, toutes du côté droit ». Je suis passé à la prophylaxie et j’ai été aiguillé vers un physiothérapeute afin d’équilibrer la force sur mon côté droit. Je me sens nettement mieux. C’est le meilleur rendez-vous que je n’ai jamais eu ». Dans ce cas, le clinicien a pu se servir des observations de son patient pour lui prescrire le bon traitement, et non seulement la quantité de facteurs ou la posologie, et se focaliser sur le prochain rendez-vous avec le physiothérapeute.

Avec les progrès des technologies mobiles, nous avons la possibilité d’améliorer considérablement les capacités des registres. Pour éviter les problèmes déjà rencontrés avec l’existence de multiples systèmes de registres qui ne sont pas connectés, il faut que la coordination commence dès que possible. Ainsi, les données seront collectées de manière uniforme et l’utilité des données collectées sera accrue.

Nous pourrons également atteindre de meilleurs résultats à l’avenir grâce aux DEP. Nous pourrons utiliser les DEP pour suivre les patients ou les avertir s’ils s’approchent de leurs niveaux de seuils personnalisés (en utilisant des données pharmacocinétiques et en connaissant leurs taux de facteurs lorsqu’ils présentent des saignements) et alerter les professionnels de la santé des centres de l’hémophile lorsque surviennent des saignements persistants ou spécifiques (p. ex. des saignements au niveau des muscles psoas-iliaques ou des saignements intracrâniens). Les alertes peuvent inciter le professionnel de la santé à contacter le patient afin de lui proposer de suivre un autre traitement ou de l’informer de contacter immédiatement son centre de traitement de l’hémophilie.

À l’avenir, les DEP pourraient même permettre de déterminer un saignement. Étant donné que lorsqu’ils sont sous prophylaxie, un nombre moins élevé d’enfants et de jeunes adultes présentent des saignements, il leur est parfois difficile de définir le début du saignement. Une étude est en train d’examiner l’utilisation des accéléromètres dans les Smartphones ou les traceurs d’activité pour détecter tout changement dans la démarche, ce qui pourrait être révélateur du début d’un saignement. Les patients et les familles sauront relativement vite si la personne nécessite un facteur ou s’il faut chercher la cause du saignement.

Les DEP revêtent un grand intérêt lorsque l’utilisation du traitement (enregistré par le patient) est liée à l’achat du traitement à l’échelle nationale. En Irlande, le système scanne le produit lors de l’achat et à la distribution aux trois centres de soins complets, aux quatre CTC et aux trente hôpitaux (dose pour adulte en cas d’urgence) et au domicile du patient. Ainsi, il est possible de contrôler précisément les stocks et d’utiliser en priorité dans les centres de soins complets les produits des hôpitaux dont la date d’expiration est proche, et ce, afin d’éviter le gaspillage et de coordonner le service. Étant donné que le système suit également le produit envoyé au domicile du patient, il est aussi possible de demander au patient d’utiliser d’abord son ancien stock. Il peut s’agir d’un seul flacon par an, mais même un seul flacon par patient par an à l’échelle nationale pourrait prendre en charge une part importante (voire la totalité) des coûts de mise en place d’un système comme celui-là la première année ! Les DEP qui génèrent en continu des données, même s’ils en sont qu’à leurs balbutiements, fleuriront au fur et à mesure des avancées technologiques et de la réduction des coûts.

Les données issues des DEP actifs permettent de prévoir des modèles de croissance des produits pour les payeurs et améliorent les schémas thérapeutiques pour les cliniciens et les patients. Bon nombre de cliniciens et de patients sont disposés à mettre en place ces registres, mais toutes les parties impliquées doivent collaborer afin de collecter les données dans une approche cohésive et de partager leurs données dans les DEP

Pour plus d’information sur le programme de recherche épidémiologique de la FMH, et la collecte de données globale, cliquez ici.